SECONDE PARTIE
Dans cette deuxième partie de l’article revenons à la situation des États-Unis en Iran et surtout ce que ceci implique pour la légitimité de l’administration Trump. Si vous n’avez pas encore lu nous vous conseillons vivement de lire la première partie.
Cet interventionnisme, bien qu’il soit capable de trouver de nombreux arguments qui le légitiment, est à double tranchant. Car il ne faut pas oublier que le mouvement trumpiste se base en premier lieu sur la défense première des intérêts américains, aux dépens de tous les autres, Make America Great Again. Cette défense des intérêts nationaux, en tout cas dans la conception trumpienne est censée exclure ce type d’interventionnisme. La base MAGA n’espérait-elle pas une défense de ses intérêts uniquement, en tout cas dans un premier temps sur le territoire national ? On pourrait donc s’attendre à un retournement défavorable de l’opinion. Pourtant si l’on observe des sondages récents de Reuters publiés dans un article du 19 mars dernier l’on constate que sur 1 545 américains interrogés 41% approuvent une opération terrestre au moins des forces spéciales. Cependant l’on observera une partition très nette entre républicains et démocrates, ces derniers approuvent ce type d’opération à un peu plus de 10% contre 77% pour les républicains. L’on peut donc supposer que pour l’instant cette opération est relativement acceptée par la droite américaine et pas seulement par la base MAGA. Ce paradoxe pourrait alors s’expliquer par les raisons avancées plus haut, à propos de la légitimation du conflit par l’administration Trump.
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Pensons aussi au caractère guerrier de l’opération qui peut plaire à l’électorat de Trump. N’oublions pas qu’ils restent les plus fervents défenseurs du second amendement, là où la défense de ses intérêts vitaux peut largement justifier l’usage de la violence. Pensons aussi aux productions d’IA émanant de Trump pouvant avancer une image guerrière du pouvoir. Faudrait-il alors que les États-Unis s’engagent dans un conflit, avec les conséquences dramatiques que ceci implique pour que l’opinion publique se retourne contre Trump ? N’oublions pas qu’il fut élu à deux reprises.
Si la présidence américaine peut pour l’instant se satisfaire de l’opinion de son camp à propos d’un conflit, il en va autrement pour ses alliés. Certes ces guerres se caractérisent par son engagement particulier avec Israël, mais aussi par le désengagement d’autres alliés historiques. La France, par exemple a bien envoyé le Charles de Gaulle en Méditerranée, mais s’est refusée à participer à une « opération de vive force » de sécurisation du détroit d’Ormuz. D’autres pays européens, comme la Grande-Bretagne ou encore l’Allemagne se sont aussi montrés peu enclins à ce type d’opération. Trump passe donc à côté de l’espoir d’une nouvelle coalition autour des États-Unis. La légitimité américaine ou en tout cas trumpienne serait-elle donc incapable de soulever de tels élans, consenti ou non, rappelant les guerres du golfe ? Pourtant ce type d’alliance, donnant la première place au États-Unis pouvait justement être vue comme une des émanations de sa légitimité sur le plan international. L’on pourrait donc en déduire que cette légitimité est en recul. Les causes en sont nombreuses et complexes, mais l’on peut aisément deviner que depuis Trump, les États-Unis sont devenus un allié moins recommandable. L’on peut alors de nouveau évoquer le soutien versatile à l’Ukraine et plus largement à l’Europe face à Poutine qui a fait réaliser à ces derniers qu’il ne pouvait plus compter aussi sûrement qu’auparavant sur les États-Unis, la confiance recule face à la défiance. N’oublions pas non plus que les opérations en Iran ont été menées sans concertation avec de nombreux alliés des États-Unis, engageant ces derniers dans un conflit non désiré. De quoi de nouveau susciter de la défiance à l’égard de l’administration Trump.
Maintenant les limites de l’interventionnisme trumpien deviennent manifestes. Pensons en premier lieu à l’échec des tentatives diplomatiques du déblocage du détroit d’Ormuz. Trump avait bien donné un ultimatum à Téhéran d’abord 48 heures, puis cinq jours et désormais dix depuis jeudi 26 mars, autrement dit jusqu’au 6 avril. Trump affirme que c’est pour donner plus de chance à la diplomatie et que c’est à la demande des Iraniens, fait que ces derniers ont démenti. Que faudrait-il alors comprendre ? Le fait est qu’une guerre longue n’est pas à l’avantage de Trump, les prix du pétrole augmentant, Trump ne peut voir à terme son électorat qu’insatisfait. Il doit donc trouver une échappatoire rapide. L’idée d’une victoire rapide semble incertaine, l’on affirmait que les capacités militaires iraniennes étaient anéanties, pourtant la guerre continue. Trump doit donc trouver des moyens de rassurer ses électeurs, ces gesticulations diplomatiques peuvent être vues comme un remède à court terme. Mais ce remède est aussi un poison car, à affirmer un jour que les capacités iraniennes sont anéanties pour voir les missiles continuer à pleuvoir les jours suivants ; affirmer que des négociations sont en cours pour n’avoir que des réponses évasives au mieux du gouvernement iranien ne peut que faire perdre confiance en l’administration Trump. Le mythe déjà moqué du Trump faiseur de paix s’effrite, à chaque maladresse diplomatique, de plus en plus.
Le futur est donc d’autant plus incertain autant pour la région du conflit, que pour l’administration Trump. Il est évident que les capacités militaires américaines lui assurent la victoire en de nombreuses régions du monde – et encore l’on n’est pas à l’abri de surprises, comme au Vietnam. Cependant l’appareil militaire américain s’est aussi à de nombreuses reprises illustré par son incapacité à gérer l’après. Que faire une fois que la victoire est acquise, une fois que tout gouvernement, aussi illégitime soit-il, mais un minimum stable fut déraciné. Les exemples sont nombreux, contentons-nous de l’Afghanistan. Pays que Trump faisait lui-même évacuer, sous prétexte de privilégier les intérêts américains. Encore une fois sa politique semble se contredire. Évoquons aussi la situation au Venezuela, il ne s’agit pas d’une guerre, mais Trump a bien déraciné la tête de l’État. Pourtant, désormais son administration entretient le dialogue avec Delcy Rodriguez, ancienne vice-présidente de Maduro.
Les États-Unis sont donc parfaitement capables de frapper fort, de mener des opérations largement médiatisées ; cependant une fois venu le retour à la paix, l’installation d’une nouvelle stabilité, cette fois bien moins médiatisée, semble bien plus complexe. C’est une logique de liquidation immédiate de l’action, court-termiste faisant peu de cas du futur. Il y a donc fort à parier que le schéma se reproduise en Iran. Ali Khamenei fut tué le premier jour du conflit, le 28 février, il fut remplacé huit jours plus tard, le 8 mars, par son propre fils. Une action d’éclat pour Trump, mais des changements très relatifs quant à la situation réelle.
Par ailleurs le peuple iranien se révoltait en début d’année, c’est, entre autres pour le défendre que Trump affirmât frapper le pays. Pourtant, désormais sous les bombes et en proie aux privations que la guerre inflige immanquablement, ce peuple iranien en recherche de liberté risque de privilégier, désormais la recherche de sécurité. Besoin vital, en tout cas plus que la liberté qu’il ne connaît plus vraiment depuis 1979. Il ne serait donc pas étonnant que sous les bombes américaines et israéliennes, les Iraniens se rangent de nouveau derrière un régime autoritaire. L’on n’apporte pas la liberté à coup de missiles.
Et puis, même si Trump parvient à faire tomber le régime en place, l’appel d’air créé ne pourra que favoriser les gouvernements les plus durs, comme cela s’est déjà vu dans la région. Il faudrait pour éviter cela une implication réelle des États-Unis dans la reconstruction du pays, comme vu plus haut, cette perspective est plus qu’incertaine. Et puis la légitimité d’un régime mis alors en place ne tiendrait qu’avec l’assentiment du peuple iranien, mais quelle légitimité peut espérer un régime mis en place par les États-Unis, à la réputation plus que douteuse dans cette région, en particulier en Iran. Et pour terminer, avant même de mettre en place un régime, il faut vaincre celui en place. Cela ne peut que passer par des opérations terrestres. Une révolution du peuple iranien étant à écarter pris aux pièges entre la répression des gardiens de la révolution et les attaques de Trump et Netanyahou. Mais lancer une opération terrestre serait admettre pour Trump l’échec de sa diplomatie, de son aptitude à faire régner la paix dans le monde. Ce serait aussi se lancer dans une opération longue, donc nécessitant l’accord du congrès – encore qu’il puisse bien s’en passer, les précédents existent. Cette opération longue demanderait surtout le soutien du peuple américain, ce qui est plus qu’incertain, même pour la base MAGA, à long terme. Les récents événements autour de l’île de Kharg, île particulièrement stratégique tant militairement qu’économiquement dans le détroit d’Ormuz, déjà bombardé et sur laquelle plane le risque d’une opération terrestre, laissent plus que songeur à ce propos.
Donald Trump dans cette opération, s’est lancé dans un exercice dangereux et incertain pour lui et de nombreux acteurs, acteurs engagés malgré eux dans ce conflit. Un conflit qui prend une dimension mondiale avec la question du pétrole, où la Russie comme la Chine semblent aussi être concernées, que ce soit dans leur intérêt ou non. Nous aussi sommes concernés, évidemment par les prix du pétrole, mais aussi par des considérations morales. Nos gouvernants sont concernés par des considérations économiques et stratégiques se traduisant par des faits concrets, parfois paradoxaux, sur le plan international. Et pour finir, pour en revenir au sujet de cet article, ce qui est concerné c’est la légitimité de l’administration Trump, déjà largement contestée, mais qui risque ici de s’effriter encore plus. La légitimité est la base de toute administration, elles ne tiennent que grâce à la confiance qui leur est accordée. La situation actuelle va largement questionner cette confiance, l’administration Trump à la légitimité toujours plus contestable, contre le régime iranien, autoritaire et meurtrier, tenant de l’état criminel. Alors comment nous positionner face à cela, comment prendre nos responsabilités.
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